BIBLIOGRAPHIE COMMENTÉE
des œuvres de Gustavo Corção
Voici la liste des ouvrages écrits par Gustavo Corção. Deux de ses livres seulement ont été traduits en français. Pour ceux qui ont accès à la collection complète de la revue Itinéraires, ils trouveront des articles de Gustavo Corção dans les numéros suivants : «Comment le Brésil s’est libéré» : nº 177. «Singularité du Brésil» : nº 178. «Le Brésil à Lausanne»: nº 179. «Mon désir est-il de plaire aux hommes»: nº 181. «Lettres du Brésil»: nº 182, 183, 188, 189. «Conversations brésiliennes» : nº 187, 191, 194. «On nous avait menti»: nº 199. L’éditorial du nº 202 cite l’article «Contrastes et comparaisons» paru dans O Globo. «Deux pasteurs»: nº 204. «L’Église militante et l’autre»: nº 207. «Le monachisme de saint Benoît»: nº 208. «L’anthropo-ex-centrisme»: nº 209. «Ce que j’ai (re)vu en France»: nº 210. «La révolution anarchiste et l’Église conciliaire»: nº 211. «Brésil 1935-1976: du Komintern à la CNBB»: nº 212. «Monstruosités de L’Osservatore romano»: nº 217. «Le devoir d’aujourd’hui»: nº 218. «L’Autre»: nº 223. «Le retour de Don Helder»: nº 224. «La révolution nationale au Brésil»: nº 225. «La découverte de l’autre» (paru ensuite en livre) nº 243, 244, 245, 248, 249, 250, 251, 252, 253 («Chesterton et Maritain»), 254 («Aux portes d’un royaume»), 255 («Et nous nous glorifions de cette croix») 257 («Encore un peu de temps»), 258 («Vade retro»), 259 («Dans la lumière de la Charité»). «La stabilité bénédictine»: nº 246.
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Descoberta do Outro, Agir, 1944, 9e éd. Traduit en anglais, espagnol et français. (La Découverte de l’autre, Le Barroux, Éditions Sainte Madeleine, 1987.)
En pleine guerre, Gustavo Corção fait son apparition dans la littérature brésilienne, à l’âge de quarante-quatre ans, en racontant l’histoire de sa conversion : comment cet ingénieur matérialiste, après la mort de sa première femme, retrouva la foi au terme d’un long cheminement. Œuvre de philosophe qui cherche l’objectivité des êtres ; œuvre de penseur catholique qui cherche Dieu et le trouve dans le prochain ; œuvre, enfin, d’apologète qui conduit son lecteur à la foi.
Três Alqueires e uma vaca (Trois arpents et une vache), Agir, 1946. Traduit en espagnol.
Hommage de l’auteur à celui qui a exercé le plus d’influence dans son retour vers la foi : Chesterton. Corção présente ici un essai sur l’œuvre et la pensée du grand écrivain catholique anglais.
Lições de Abismo (Leçons sur l’abîme), Agir, 1950, 14e éd. Traduit en anglais, italien, hollandais, polonais et allemand.
Ce livre a définitivement consacré Gustavo Corção comme l’un des plus grands écrivains de son siècle. C’est son seul roman. Rédigé sous forme d’un journal, il raconte les deux derniers mois de la vie d’un professeur atteint de leucémie qui finit par se convertir, grâce à ses réflexions sur la vie et la mort et à son attention aux événements courants de la vie. Cet ouvrage a reçu le prix de l’UNESCO en 1954. Voici ce qu’en disait Hugues Kéraly, le traducteur de La Découverte de l’autre, dans une lettre : « Littérairement, dramatiquement, lyriquement, psychologiquement et même spirituellement, Lições de Abismo est l’œuvre la plus touchante et la plus achevée [de Gustavo Corção]. Reste à le prouver sur pièce au lecteur français ». Malheureusement, la traduction de ce livre n’a pas encore vu le jour.
As Fronteiras da tecnica (Les frontières de la technique), Agir, 1954, 5e éd.
«La technique est une gloire de l’homme». Corção n’entend nullement la condamner. Il montre comment l’esprit entiché de technique et de matérialisme ne peut pas se mettre d’accord avec la religion chrétienne. Et il est bien placé pour le dire, étant lui-même ingénieur, astronome, fondateur de la chaire d’électronique appliquée aux communications à l’Université fédérale, inventeur d’une méthode pour la lecture du théodolite et d’un orgue électronique, entre autres choses. Dans ce livre, il étudie : les origines du technicisme ; le faire et l’agir ; la politique et la technique ; la technique de Dieu, son art et son amour ; le patriotisme et le nationalisme (dans cette conférence, Corção prend certaines positions qui feront l’objet d’une rétractation dans son dernier livre, O Século do Nada; voir plus loin); la mission de la femme (texte qui a été traduit pour Le Sel de la terre) et la valeur de la vie (conférence prononcée à la Polyclinique de Rio de Janeiro devant les médecins).
Dez Anos (Dix ans), Agir, 1956, 2e éd.
Recueil d’articles parus dans les journaux au cours des dix années précédentes.
Claro Escuro (Clair obscur), Agir, 1958, 3e éd.
Essai sur le mariage, le divorce, la famille, etc. Toujours dans son style propre, en conversant avec son lecteur, Corção défend l’institution familiale avec autant de lucidité que de compassion pour ses contemporains.
Machado de Assis, Agir, 1959, 2e éd.
Gustavo Corção a été invité par l’éditeur à faire des commentaires et des notes sur les romans de Joaquim Maria Machado de Assis (1839-1908), fondateur de l’Académie des Lettres du Brésil (en 1896, l’année de la naissance de Corção) et considéré par tous les critiques comme le plus grand écrivain du pays.
O Desconcerto do Mundo, Agir, 1965.
La traduction du titre est difficile. Desconcerto veut dire désordre moral, manque d’harmonie à la suite du péché originel. L’auteur présente ici une synthèse géniale. Avec trois essais apparemment distincts, Gustavo Corção étudie la question du mal, de la douleur et de la mort, ainsi que la façon dont en ont parlé les poètes et les peintres. Tout cela avec l’Ecclésiaste comme toile de fond: «Vanité des vanités… ; rien de nouveau sous le soleil.»
Dois Amores, Duas Cidades (Deux amours, deux cités), Agir, 1967.
La réflexion philosophique, chez Gustavo Corção, atteint son sommet avec cet ouvrage en deux volumes (700 pages), sans doute le plus important de sa carrière, malgré quelques positions politiques rétractées dans son Século do Nada (qui a complété celui-ci, d’une certaine façon).
Nous avons ici une étude sur la philosophie de l’homme inséré dans la société : l’homme, animal social d’Aristote, comparé à l’homme en recherche d’autonomie et de solitude. Et Corção nous donne la clef perdue par Rousseau : il n’y a pas de contradiction, mais plutôt deux tendances qui se complètent. Corção analyse la nature humaine dans son cheminement à travers les âges (Grèce, Rome, Moyen Age, âge moderne), en nous montrant qu’à partir du XIVe siècle, avec le nominalisme, nous quittons la civilisation de l’homme intérieur pour entrer dans la civilisation de l’homme extérieur, celle qu’il a appelée la civilisation «anthropo-excentrique», ou la civilisation qui a perdu son axe.
En 1976, le ministre Julio Barata a cité Dois Amores, Duas Cidades à côté de Humanisme Intégral de Jacques Maritain, comme deux livres importants pour bien comprendre l’humanisme. Corção a fait une mise au point dans un article du 17 janvier 1976, dans lequel il parle longuement de son livre:
Depuis nos derniers livres et articles, depuis que les positions prises dans les années trente ont produit leurs effets avec une évidence éclatante, depuis, surtout, la parution de Século do Nada, on est obligé de choisir entre l’auteur de Humanisme Intégral et celui de Dois Amores, Duas Cidades. Il s’agit de deux livres qui s’opposent en ce qu’ils ont de principal, ce qui les rend inconciliables sur les questions du rapport entre l’Église et le monde et du sens de l’histoire. J’ai écrit Dois Amores, Duas Cidades non seulement pour établir que la cause de la crise du christianisme correspond à l’infiltration nominaliste, mais surtout pour montrer que, à l’apogée du Moyen Age, un mystérieux réveil du péché originel a poussé les hommes de la chrétienté à une révolte collective, qui est plus grièvement représentée dans l’humanisme que dans la Réforme. A l’aide des plus lumineuses pages de saint Thomas, j’ai écrit un essai sur l’amour-propre. Sans la clef de l’amour-propre, on ne peut rien comprendre de cette civilisation de l’homme extérieur, qui conteste que le christianisme soit praticable en notre temps si l’on n’y mêle pas l’humanisme, afin d’amollir la dureté de la doctrine chrétienne et d’adoucir les arêtes de la croix.
Il est surprenant que Jacques Maritain commence Humanisme Intégral en postulant l’impossibilité de pratiquer le thomisme dans les temps modernes. Relisez, lecteur, l’avant-propos de cet ouvrage qui, en 1936, a stupéfié le monde catholique. Mais relisez-le avec l’intelligence de la foi et avec l’amère connaissance que donne l’expérience moderne. Voici l’étrange déclaration faite en 1936 par le même philosophe qui, six ans auparavant, écrivait Le Docteur angélique, dont tout le chapitre troisième est consacré à prouver que saint Thomas est toujours le docteur des temps modernes. Mais nous sommes en 1936, année que Robert Brasillach dénonce comme une année de terreur et de folies [1]. Et, en lien avec Emmanuel Mounier avec qui il échangea des lettres pendant dix ans, Jacques Maritain écrit ces lignes que nous avons tous avalées sans en sentir le goût étrange : « Nous ne prétendons pas engager saint Thomas lui-même dans des débats où la plupart des problèmes se présentent d’une façon nouvelle. Nous n’engageons que nous, encore que nous ayons la conscience d’avoir puisé notre inspiration et nos principes aux sources de sa doctrine et de son esprit.»
Or, malgré la réserve de dernière ligne, il est patent que Maritain a trouvé nécessaire de se défaire de l’armure du thomiste ou du catholique, comme dirait Henry Bars, pour traiter «d’une façon nouvelle» les problèmes des «temps modernes». Saint Thomas est ainsi déclaré inapte à cette étude. Maritain ne veut pas engager «saint Thomas lui-même» (!). Et, après avoir écrit cette phrase sans sentir la choquante impropriété du terme, qui évoque non pas l’œuvre mais la personne d’un saint mort depuis sept siècles, il dit que, dans cet ouvrage de «recherches», il n’engage que lui-même. Sans la moindre intention de mettre en parallèle la valeur des deux ouvrages, je rappelle que j’ai écrit Dois Amores, Duas Cidades pour développer l’idée de saint Augustin, utilisée et améliorée par saint Thomas, selon laquelle, le vivere secundum carnem de saint Paul doit être compris comme vivere secundum seipsum, ce qui constitue l’essence de l’amour-propre, source et origine de tous les péchés.
A l’époque où j’ai écrit Dois Amores, Duas Cidades, je n’ai pas eu une conscience claire d’écrire un livre opposé à Humanisme Intégral de Maritain. Aujourd’hui, l’évidence est solaire et douloureuse. Lorsque Maritain situe son ouvrage au plan de la philosophie pratique, comme il le dit lui-même dans l’avant-propos, en vérité il déleste la matière traitée de toute sève mystique et théologique et, par là, il essaie d’affirmer la vitalité d’un monde éloigné de Dieu par un humanisme qui est le pseudonyme du grand péché de cette civilisation apostate. En beaucoup de points nos œuvres s’opposent, parce que je ne fais rien d’autre que d’affirmer ma confiance dans le christianisme des saints, des saints papes, des saints docteurs, des saints martyrs — le christianisme de Joseph, Marie et Jésus.
A part cette confiance renouvelée et réaffirmée dans le christianisme de la croix et du sang, je cours le risque de me répéter en réaffirmant mon aversion envers cette civilisation qui se glorifie de l’homme extérieur.
Et après toutes les divergences qui marquent les deux œuvres et les deux auteurs en question, je ne peux m’empêcher de signaler une curieuse et significative opposition. Tandis que mon œuvre obscure s’achève par la glorification du pape saint Pie X et transcrit une partie de l’admirable encyclique que j’ai trouvée citée dans Antimoderne du Maritain de 1922, l’œuvre sensationnelle de Jacques Maritain, qui a remporté un succès en 1936 et dans laquelle la simple mention du nom de Pie X ferait étrange, connut la gloire d’être traduite par le cardinal Montini et de devenir le livre de chevet de Paul VI.
(Extraits de l’article « Christianisme et humanisme », O Globo, 17 janvier 1976)
Progresso e Progressismo (Le progrès et le progressisme), Agir, 1969.
Les éditions Agir ont voulu publier un recueil de textes sur la notion de progrès. L’éditeur a choisi des textes de Maritain, Chesterton, Christopher Dawson, Marcel De Corte, Alfredo Lage (ami de Corção) et a confié à Gustavo Corção toute la rédaction de la deuxième partie qui se divise en trois chapitres:
— Les multiples progrès de l’homme.
— L’idée de progrès dans les temps modernes.
— La déviation du progrès.
A Tempo e Contratempo (A temps et à contretemps), Permanência, 1969, 2e éd.
Recueil d’articles sur la crise de l’Église et le combat de la foi mené vaillamment par Corção et ses compagnons de Permanência, depuis la fondation de ce mouvement, en 1968.
O Século do Nada, Record, 1973, 2e éd. Traduction française : Le Siècle de l’enfer, Le Barroux, Éditions Sainte Madeleine, 1994.
Le titre de ce livre signifie que le vingtième siècle est le siècle du non-être, du « rien » compris comme la négation de l’être, du nada, que l’éditeur français a traduit par « Enfer », en lui donnant une connotation plus pratique que métaphysique. On pourrait également le traduire par Le Siècle de l’apostasie, si on mettait l’accent sur le côté religieux de la crise.
Ce dernier ouvrage est, en quelque sorte, la suite de Dois Amores, Duas Cidades.
Corção analyse en profondeur les événements qui ont marqué ce siècle, tels que l’affaire Dreyfus, la condamnation de l’Action Française, la guerre civile espagnole, les deux guerres mondiales et, enfin, le concile Vatican II.
Plus qu’un simple livre d’histoire, cet ouvrage marque une nouvelle direction dans la vie et la pensée de Gustavo Corção. Il s’éloigne publiquement de Jacques Maritain et il repère les équivoques et les erreurs de la démocratie. Prix littéraire national dans les sections Essais et histoire, en 1974.
As Descontinuidades da Criação (Les discontinuités de la Création), Permanência, 1992, ouvrage posthume.
Ce livre reprend des conférences laissées en manuscrit par Corção, dans lesquelles l’auteur analyse les divers étages des êtres créés et la rupture qui existe entre eux. Il n’y a rien dans le monde physique qui nous permette d’inférer l’apparition de la vie. Également, chez les êtres vivants, on trouve une discontinuité entre le monde végétal et animal. Corção entendait poursuivre son étude et signaler que rien, dans la vie de l’intelligence humaine ne laisse supposer que Dieu voulait élever les âmes à sa propre intimité par la vie de la grâce. Malheureusement il n’a pas eu le temps de compléter son oeuvre. Les manuscrits que nous possédons traitent de la création de la nature et constituent une vraie leçon de philosophie anti-évolutionniste. On pourrait dire que chaque partie du livre aborde la question d’un point de vue différent: celui du physicien, celui du philosophe et celui du théologien.
— 1ère partie : Le physicien devant l’être vivant.
— 2e partie : La physique moderne et la philosophie d’Aristote.
— 3e partie : Les discontinuités de la création.
(Le Sel de La Terre, no. 27, Hiver 1998-1999)
[1] — Voir le chapitre V de Notre Avant-guerre de Robert BRASILLACH, Paris, Plon, 1941.