LA STABILITÉ BÉNÉDICTINE
par Gustave Corção
Le moine, pour tout dire, nous impressionne davantage que le martyr. Celui-ci
est extraordinaire dans la mort; celui-là, dans sa vie. Le martyre soudain et
sanglant des chrétiens persécutés nous apparaît plus raisonnable, plus
accessible, plus normal que ce martyre lent et incolore de la vie solitaire. Un
cirque avec des lions est pour nous plus compréhensible qu'une caverne sans
lions. Et les hurlements d'un parterre de sauvages, plus supportables que la
terrible absence du contact humain, qui jusque dans la haine nous soutient.
Ces réflexions sont insensées. Les Évangiles donnent des réponses pour chaque situation de la vie; le précepte est saint; les chemins sont variés; et les demeures nombreuses dans la maison du Père. Mais le fait de voir inscrite dans les Évangiles l'invitation pressante au chemin le plus court, et le fait historique, incroyable, que tant d'hommes s'y soient engagés, nous laisse dans l'âme une angoisse pesante... Ne sommes-nous pas ici, avec nos scolastiques, nos distinctions savantes entre le précepte et le conseil, en train de tisser des sophismes pour fuir l'appel de Dieu? Ne sommes-nous pas en train d'imaginer, comme les jeunes hommes riches de toutes les époques, une aiguille gigantesque ou un microscopique chameau?
En outre, l'Eglise instituée par Dieu était complète avec le peuple et les évêques. Où insérer le moine dans l'échelle de Jacob? Il y a les pasteurs et les brebis; la hiérarchie et les fidèles. Où placer le moine? De quel côte? Sur quel barreau? Dans le camps des laïcs, s'ils n'ont pas reçu d'ordres? Mais la difficulté reparaît aussitôt si nous observons que la vie extraordinaire des Pères du Désert fait tout, on dirait presque intentionnellement, pour nous en séparer. Leur chemin nous effraie, non seulement parce que raide et rapide, mais parce qu'il suggère — dans ses hauteurs — un terme différent. La violence du conseil évangélique attaque l'essence du précepte, et tout se présente comme si la perfection, la charité, Dieu, ne pouvaient être atteints que par les cendres, les macérations et autres saintes extravagances des ermites.
La parole des Évangiles, gravée avec force en Matthieu, Marc et Luc, sonne à nos oreilles distante et vague comme les voix du rêve: Si vis perfectus esse...
Et nous — qui avons maison, famille, enfants, livres, tourne-disques, etc. — nous repartons tristement.
*
Or, dans l'angoisse et les ténèbres du Bas-Empire, brille, radieuse, la figure
et l'oeuvre conciliatrice de saint Benoît. Avant saint Thomas, et le plus
thomiste de tous les saints, il vient montrer pratiquement la solide connexion
entre l'extraordinaire et le quotidien, entre l'aventure et la stabilité, entre
les horizons désertiques de la Thébaïde et les murailles du monastère. Et
cette paradoxale proportion de ce qui paraît disproportionné, cette audacieuse
analogie, il la réalise dans sa propre vie. Entre la caverne de Subiaco et le
monastère du mont Cassin, saint Benoît trace d'une main robuste la ligne de la
tradition. Entre le buisson d'épines de la montagne du Cassin et la Sainte Règle,
Benoît lie d'une seule ligne le chemin de la perfection. La violence se fait
discrète, et les instruments s'adaptent à l'homme. Le monastère, sans aucune
diminution de son austérité, se réconcilie avec la cité des hommes.
Ce
fut pour écouter les hommes que Benoît descendit de sa solitude; et Dieu
voulut éprouver la charité de l'ermite qui consent à la dure déception de sa
première expérience parmi les hommes. Le jour où ses mauvais fils de Vicovaro
ont projeté leur parricide et se sont entendus sur les détails du meurtre, en
versant le poison dans le vin qu'ils offraient à leur père, il y eut
certainement, comme dans l'histoire de Job, un effrayant dialogue entre Dieu et
le prince des ténèbres; une sorte de pari entre le ciel et l'enfer, et Dieu
accepta le défi. C'est alors que le nouveau Judas tonsuré s'incline en
demandant la bénédiction et offre à son Abbé la fiole de vin empoisonné. L'histoire
est connue. Le Signe de Croix est victorieux des forces de l'enfer et devant les
assassins livides, la fiole se brise. Mais le désir de Satan ne visait pas
simplement la mort de Benoît. Que gagnait-il à faire mourir un saint? Quelle
part pouvait-il avoir, lui le damné, dans les allégresses du ciel? Autre était
son plan, autre était l'objet de son défi. La douzaine d'âmes qu'il avait déjà
cueillies dans cette révolte de moines était un détail, un rien, une paille
pour son insatiable faim de perdre les âmes. Ce qu'il voulait, c'est que Benoît
perdît confiance définitivement dans les possibilités de l'homme, non de Dieu.
Cela, il n'osait pas le penser. Mais que par les hommes il fût découragé de
l'homme, de la nature humaine acceptée par le Christ et rachetée par son sang,
voilà quel était le plan du démon.
L'oeuvre
civilisatrice
Appelé de nouveau par d'autres disciples après la sombre expérience de Vicovaro, saint Benoît revient; et obéissant à la voix de Dieu, avec un clair génie, égalé seulement par son fils adoptif Thomas (qu'il cède à Dominique et reprend à l'heure de la mort), Benoît jette les fondements robustes et limpides du monachisme en sa stabilité sans imaginer peut-être que ans l'abondance des abbayes don't il sera le Père était inclu ce que nous pouvons appeler aujourd'hui la civilisation chrétienne. Ce qu'il avait fondé, c'était une maison de famille, une école du service de Dieu. Ce qu'il avait fondé, c'était un état de perfection dans lequel audace et discrétion s'adaptaient aux envols de l'esprit et aux faiblesses du corps. Mais indirectement, sans le vouloir, par la force diffusive du bien, saint Benoît amarrait fortement les deux têtes de pont parties de la tradition et liait la vie prodigieuse des Pères du désert aux capacités d e notre vie quotidienne. Et c'est en cela que son oeuvre fut profondément civilisatrice.
Par sa simple présence plus que par une série d'opérations calculées, le monastère fertilisait et civilisait. Comme le cristal aux arêtes vives, et aux facettes limpides, fait que tout dans les eaux salées s'ordonne et se cristallise, ainsi par l'exemple de sa forme, par la dureté de ses arêtes parfaites, le cristal du mont Cassin précipita les salines du monde occidental. Par accident, il évangélise d'immenses régions, baptisant les Anglais, convertissant les Germains, remplissant le monde de héros, peuplant l'Eglise de saints. Par sa simple présence, étant simplement ce qu'elle est, l'abbaye, maison de prières, état de perfection, école du service de Dieu, sans plan de conquête, sans programme d'expansion, étant simplement ce qu'elle est, l'abbaye allume un phare qui oriente les hordes barbares, montrant à ces violents le chemin de la moins défendue des forteresses: la maison de Dieu. Et les barbares deviennent moines, doux comme des agneaux, et les Romains de fine extraction côtoient dans la psalmodie les hirsutes et rudes Germains don't le regard bleu venait chercher par monts et par vaux à travers les forêts enneigées, les torrents, les eaux furieuses et les marches harassantes, la lumière d'un cierge sur l'autel.
Esse, stare, habere, facere
Si quelqu'un avait dit à Benoît, le jour où il prit le chemin du Mont Cassin, pour fuir avec ses fils la jalousie de Florant, que son oeuvre se destinait à sauver la culture classique et à jeter les fondements d'une nouvelle civilisation, le saint eût été saisi d'un grand étonnement et d'une grande frayeur. Ce qu'il avait dans l'esprit, c'était une oeuvre simple qui se destinait primordialement à être ce qu'elle devait être. Des opérations et applications extrinsèques de ce patrimoine, le patriarche certainement ne se préoccupait pas, et ce fut justement à cause de cela, par la solidité de sa propre nature, par l'absence d'un quelconque programme prévu d'apostolat ou de civilisation, que les abbayes bénédictines ont maintenu toujours disponible, à chaque époque, leur énorme puissance de fécondation. Quand il fallut garder la culture classique, les moines étaient là pour la garder, moins par préoccupation intellectuelle comme Cassiodore que par le simple fait d'être là. Lorsqu'un grand pape, fils du Mont Cassin, projetait et organisait dans ses moindres détails l'expédition apostolique dans la terre des Angles, les moines étaient là pour servir son dessein, moins par une quelconque aptitude spéciale pour les voyages que par le simple fait d'être là.
Et ce ne fut pas une simple coïncidence que Thomas sortit du mont Cassin pour chercher dans l'itinéraire tracé par Dominique une prodigieuse application intellectuelle du patrimoine bénédictin. L'être que le moine "est", saint Thomas l'appliquera surabondamment en mugissant à travers les siècles et, lorsqu'il eut semé toutes les semences reçues, il reviendra au point de départ, à cette montagne sainte, il mourra comme l'enfant de quatre ans dans le sein d'une abbaye. Et ce ne sera pas non plus par simple coïncidence que François, le plus attirant, le plus convaincant de ces fous de Dieu s'en fut chercher dans le buisson d'épines de Subiaco l'antique secret destiné à vaincre la révolte de la chair. Et aujourd'hui grâce à l'oeuvre de saint Benoît, et dans la mesure où elle se continue et se maintient, nous pouvons lire sans frayeur la vie des Pères du désert parce que l'immense champ des analogies qui vient enrichir l'obéissance aux conseils évangéliques est désormais ouvert et déblayé. Saint Benoît, avec son incomparable sens pratique, nous a libérés d'une philosophie de l'univocité, rapprochant ce qui paraissait distant et irréconciliable. L'extraordinaire est inséré dans l'ordinaire; au quotidien monastique, à la substance de la nouvelle conversatio, c'est-à-dire au nouveau genre de vie bénédictine, correspond notre vie quotidienne, familiale ou professionnelle. La petite voix du grand moine a fleuri dans la sainteté moderne de sainte Thérèse-de-l'Enfant-Jésus et la pierre se transforme en rose.
Dans
notre époque angoissée, en laquelle tous recherchent le secret de l'homme dans
l'avoir et dans le faire, saint Benoît revient nous enseigner que le secret
fondamental de l'homme réside dans l'être et dans le stare. Le grand problème
du travail, autour duquel s'enroule un tourbillon de fausses doctrines, n'est
jamais plus entouré d'honneur et de dignité que dans la législation bénédictine.
En somme le monde chrétien de nos jours, s'il ne comprend pas ce qu'est le
monachisme et s'il n'apprend pas la signification d'une présence stable et
d'une fidélité à son être propre, se perdra dans un activisme insensé. Déjà
un doute plane au sujet de ce qu'est l'homme, s'identifiant jour après jour à
l'"avoir" et au "faire" comme si cette pauvre créature
devenue tellement ex-centrique avait perdu l'adresse de son âme.
La
Règle
Ce ne fut pas saint Benoît qui inventa le cénobitisme. Bien avant lui, au temps de saint Antoine, la coutume existait de se réunir entre disciples autour d'un maître afin de chercher le chemin de la perfection dans la vie commune. Et dans les Actes des Apôtres nous apercevons un tableau de ce cénobitisme primitif: "Tous ceux qui avaient la foi vivaient ensemble et possédaient tout en commun. Ils vendaient leurs biens en partageant le produit entre tous selon les nécessités de chacun. Tous les jours avec un même ferveur ils étaient assidus au temple, au partage du pain dans leurs maisons et ils prenaient leurs repas dans l'allégresse et la simplicité du coeur louant Dieu et étant en agréable odeur devant tout le peuple, et le Seigneur augmentait tous les jours le nombre de ceux qui étaient sauvés." [1]
Ce ne fut pas saint Benoît qui le premier écrivit une règle pour les moines; avant lui saint Pacôme et saint Basile avaient déjà légiféré pour des communautés religieuses. Mais ce fut saint Benoît certainement qui confirma le cénobitisme dans ses fondements tels qu'ils se maintiennent encore aujourd'hui. Le commentaire de la règle de saint Benoît montre les trois caractéristiques de cette réforme.
— C'est d'abord une oeuvre de précision, car la règle est claire et nette. Le postulant, dès les premiers jours apprend la loi sous laquelle il va militer: "Ecce lex sub qua militaveris." Et il connaît les exigences selon lesquelles il va faire profession.
— Le second élément est la discrétion. Saint Benoît n'exige aucune austérité extraordinaire. Il prévoit les aliments, le sommeil, et il divise lui-même l'horaire de la prière, du travail, de la lecture. La Sainte Règle n'est pas conçue pour des héros ou des champions de l'austérité et de la pénitence comme chez saint Colomban, ni pour une élite intellectuelle comme chez Cassiodore. En somme cette règle ne veut rien prescrire de dur ni de pénible; l'abbé doit avoir conscience de la fragilité terrestre, disposant les choses avec modération et discernement de sorte que les âmes se sauvent, que les forts désirent faire plus, et que les faibles ne se découragent pas.
— Mais voici le troisième élément signalé dans la règle: la stabilité. Elle marque d'une façon décisive l'oeuvre propre de saint Benoît. Dès le premier chapitre de la règle, il analyse les quatre sorte de moines et fait l'éloge de la race très forte des cénobites, "c'est-à-dire de ceux qui vivent dans un monastère militant sous une règle et un abbé". Et dans cette définition sont déjà contenus les éléments constituant l'objet des trois voeux: la stabilité dans le monastère, la conversion des moeurs, l'obéissance. On peut dire cependant que le voeu de stabilité est la clef du monachisme occidental.
Sto, stare, stans
Ce mot de stabilité vient de stare. Au sens littéral de la Règle il signifie permanence dans le monastère, fixité, incorporation pour toujours dans une famille.
Le sens spirituel de ce mot doit être bien compris si nous voulons saisir dans toute son extension l'oeuvre du patriarche des moines d'Occident.
Aujourd'hui, quand on parle de stabilité, la première idée qui nous vient à l'esprit est celle d'un modèle mécanique: nous pensons à un pont, à un édifice, à une pierre solidement assise sur sa base. Si nous prenons un livre par exemple, nous dirons qu'il reste stable lorsque, placé debout de façon que le centre de gravité soit totalement inscrit dans le polygone de sa projection horizontale, il ne peut pas tomber. Or la racine de ce mot a une origine différente et de signification presque opposée. Ce mot qu'aujourd'hui nous empruntons à la pierre pour l'appliquer au sens figuré à l'homme fut d'abord tiré de l'homme et appliqué quelquefois dans un sens figuré à la pierre. Réellement, si nous demandons quelques lumières à la science des philologues, nous verrons que le terme latin "stabilitas" vient du sanscrit "sta" qui signifie être debout. Le verbe sanscrit était de la première conjugaison principale "tistami", à la première personne de l'indicatif présent, d'où dérive le latin "testis", témoignage, rappelant le sujet qui se levait pour déposer. Dans Plaute vous avez cette phrase: "Hos quos videtis stare hic captivos duos, hi stant ambo, non sedent." — "Ces deux captifs que vous voyez ici debout sont tous les deux dressés et non assis." On trouve de même chez Cicéron: "Ceux qui osent parler doivent le faire debout." Et chez Suétone: "Timperatorem ait statem mori opportet." "L'Empereur doit mourir debout." Enfin, dans Tite-Live nous avons le fameux mot: "Miles statarius." "C'est le soldat qui combat à pied", le fantassin, ou bien celui qui ne s'éloigne pas du poste.
On voit donc que "stare" est lié étroitement à la position de l'homme: soit dans le sens moral, soit dans la signification d'une chose qui imite la position verticale de l'homme. Par exemple: le mot statue dérive du même radical "stat". Mais cela s'appliquait seulement à la figure de l'homme debout. Donc "statue équestre" est une expression qui ne peut se dire en latin. La position verticale de l'homme fut toujours comprise comme un glorieux paradoxe, symbole de l'exceptionnelle situation de cet être mystérieux dans la création. De là résulte l'énorme fécondité de ce radical et son immense répercussion dans le champ des choses spirituelles. Chez les Grecs on invoquait un dieu spécial pour chaque étape du développement de l'enfant. Saint Augustin se moquait de ce pluralisme de dieux qui entourait le bébé athénien: "Quelle nécessité de recommander à la déesse Opis les nouveau-nés, au dieu Vaticanus l'enfant qui vagit, à la déesse Cumina l'enfant au berceau, à la déesse Rumina celui qui prend la mamelle, au dieu Statenilinus celui qui se tient debout?" (Civ. Dei, Lib. IV, 21)
J'accorde à saint Augustin que cette abondance de dieux serait plutôt gênante pour le petit Athénien mais je signale ici encore une fois, la présence obsessive du radical qui symbolise l'attitude majeure de l'homme.
Consultant, d'ailleurs, la table de racines du Dictionnaire grec-français de Bailly nous rencontrons le même radical "sto" pour "se tenir debout" suivi de dérivations semblables aux latines. Colonne, par exemple, est stèle ou stylos, car la colonne non seulement est verticale, mais aussi rappelle la noble tâche humaine de demeurer et soutenir. Le symbole, sorti de l'homme, retournera plus tard à sa source quand saint Paul dira que les apôtres sont des colonnes; et ainsi il montrait que, pour les anciens, la force des choses mécaniques ne pouvait pas se passer de la force de l'homme.
C'est encore l'apôtre qui dit: "Stabiles estote et immobiles" (Cor. I, 15). Et il ajoute: "Itaque qui se existimat stare, videat ne cadat." Et saint Pierre: "Fratres, sobrii estote et vigilate..." qui dans un curieux paradoxe nous invite à stare, c'est-à-dire se tenir prêt et debout à l'heure de coucher. (I Pet., 5, 8.)
Après une aventure pénible à travers les sciences qui n'appartiennent pas à notre métier, nous voyons que, dans sa signification classique et scripturaire, "stable" suggère en même temps l'idée de fermeté et de risque de chutes ou mieux, suggère la fermeté propre de l'homme, sa condition, la verticabilité de son corps et de son esprit, qui est une aventure avec ses gloires et ses risques. A propos du concept d'"état", nous enseigne saint Thomas: "nomen status videtur ad quandam altitudinem pertinere". Le mot état a donc un sens d'élévation.
Enfin,
dans nos Évangiles grecs, nous rencontrons le même radical, en un objet qui a
marqué l'attitude verticale de l'homme d'une façon particulièrement
significative, c'est la croix que les Grecs nomment "stauros".
Une nouvelle définition du moine
Il est probable que du temps de saint Benoît, le mot STABILITAS avait ces différentes résonances qui rappellent la contradiction de l'homme et de la Croix. Et je suis sûr que le voeu de stabilité, en même temps qu'il signifiait la permanence physique dans le monastère, comprenait aussi une forte signification eschatologique, par laquelle la vie monastique est un stare debout devant Dieu, conformément aux paroles de Jérémie: "Parce que vous avez gardé les commandements de Jonadab votre père, la race de Récab ne cessera de produire des hommes qui resteront de façon permanente debout devant moi, dit le Seigneur." (Jer. 35, 18-19)
De là vient qu'une belle définition du moine est suggérée par cette espèce de soldat qui combattait à pied et qui ne devait pas s'éloigner de son poste, le "miles statarius", le soldat qui se tient stable.
*
J'ai essayé de montrer plus haut la signification, l'extension et le champ des
applications analogiques de la stabilité qui constitue la principale caractéristique
de la règle de saint Benoît.
Ce mot de "stabilité" mis en relief sous différents aspects, et exploré sous des angles de vue divers, révèle une richesse immense qui s'étend de la fidélité aux promesses humaines, à l'abbaye, à la maison de famille, à la cité; qui va de l'homme à la pierre, de la pierre à l'homme; qui se réfère à la position droite de Notre-Dame au pied de la Croix et à la position verticale de la Croix elle-même.
La figure du moine dans cette tentative d'ébauche surgit comme une borne dressée. Nous la voyons comme le prophète l'a vue. Celui qui se tient debout devant le Seigneur. Nous apprécions la profondeur et la portée de la spiritualité bénédictine si semblable à la spiritualité thomiste, comprenant que l'attitude qui vraiment convient à l'homme est celle qui l'élève.
Redisons avec saint Paul qu'il ne peut y avoir de négligence, car cette attitude par elle-même implique l'idée de chute.
Nous pouvons dire que la leçon des moines n'a pas été perdue. Malgré tout, la stabilité bénédictine a aidé le monde à s'affirmer, justement dans les moments où il paraissait perdu. Il nous convient maintenant de continuer. Explorons et utilisons le patrimoine de saint Benoît pour bien servir la société et l'Eglise en ces temps perturbés dans lesquels de faux prophètes voudraient nous arracher à ce "status" pour former un monumental monolithe, une nouvelle pyramide égyptienne qui serait non le tombeau d'un roi, mais le sarcophage de tout un peuple.
Plantons fermement nos pieds sur la terre, soyons des mâts de vigilance, des colonnes de dignité, des tours de justice, contre un humanisme qui voudrait nous abattre et contre un faux spiritualisme qui tient la prétention insolente d'intercéder à la place de l'Eglise. Sachons être moines fermes, inébranlables comme le soldat romain, comme le soldat "statarius" qui combattait à pied sans s'éloigner de son poste de combat. "L'empereur doit mourir debout" (Suétone)
On dira, peut-être, que je me suis égaré dans des longues et fastidieuses considérations philologiques, pour présenter une spécieuse interprétation de la stabilité bénédictine. Mais la figure du Patriarche, à l'heure de sa mort, apporte un bel appui à ces considérations.
Voilà comment saint Grégoire, dans ses Dialogues, nous dépeint ce tableau inoubliable:
"Six jours avant sa mort, il demanda d'ouvrir la sépulture. Puis il fut pris de fièvre et commença à souffrir d'ardeurs violentes. Comme sa maladie s'aggravait jour après jour, il demanda le sixième jour à être conduit à l'oratoire où il se munit pour son départ du corps et du sang du Seigneur, puis affermissant ses membres débiles sur les bras de ses disciples, il s'éteignit debout, les mains levées vers le ciel et exhala son dernier soupir dans une prière."
Pour terminer cette étude sur ceux qui cherchèrent la voie de la perfection autour de saint Benoît, nous prenons la question eschatologique que Simon Pierre adressa à Jésus: "Et nous, Seigneur, nous qui avons tout laissé pour vous servir, qu'en sera-t-il de nous?" Et Jésus lui dit: "En vérité, je vous le dis, lorsque le Fils de l'Homme sera assis sur son trône de gloire, vous aussi, qui m'avez suivi, vous serez assis sur douze trônes et jugerez les douze tribus d'Israel."
Et voici, me semble-t-il, la clef finale de notre problème, le prix qui est offert à ces hommes de la pérégrination, à ces vigilants qui se sont tenus debout, dans le choeur, aux côtés à l'heure de la mort; le prix du centuple et de la vie éternelle est lié à cette attitude finale de terme atteint, de bien conquis, de PAX: les apôtres et les moines, à la fin des temps, seront assis autour du Roi.
(Itinéraires
no. 246 pg. 39)