LE VEUF A VU L´OISEAU [1]

par Gustave Corção


JE RESTAIS DONC CONVAINCU, en ce temps-là, que le monde était tordu : intentionnellement tordu par la malice humaine, et au bénéfice exclusif de la détestable classe des bourgeois. Il n’y avait ni tragédie ni mystère d’iniquité, mais bel et bien attrape. Au moindre coup qu’on y porte­rait, le monde reviendrait à la normalité. L’erreur, sans aucun doute, continuerait d’exister, mais avec le caractère qu’elle revêt dans un cadre technique : erreur de détail, circonscrite, stimulante, dont l’évolution viendrait à bout aisément.

Je retrouvais de vieux amis et m’en faisais de nou­veaux. Tous partageaient la même hargne antibourgeoise et la même expectative devant la vague des événements qui engrossaient encore la pesanteur du monde. Nous étions dans l’époque de la révolution espagnole, et assis­tions horrifiés aux conséquences du pacte qui se renouait alors entre la politique cléricale, distillatrice de l’opium du peuple, et les bourgeois avides de pouvoir fardés en héros d’opérette.

Nous formâmes aussitôt un groupe de conspirateurs, où le tout-Rio révolutionnaire se trouvait représenté : léninistes, trotskistes et fascistes. Ces derniers en mino­rité ; ils ne voyaient pas d’un bon œil le phalangisme es­pagnol à cause du clergé et formulaient des réserves sur le fascisme allemand. Notre extrême-droite se contentait d’arborer le drapeau de la grande race blanche en profé­rant des versets implacables de Nietzsche.

Nous passions nos nuits à échanger bruyamment des tactiques sur la meilleure façon de rectifier l’axe du monde ; et nous y dépensions beaucoup de générosité, vivant là une sorte d’adolescence mentale où l’on citait en tous sens des auteurs mal lus, on en condamnait d’au­tres absolument ignorés, on inventait des philosophies, et on accusait l’Église d’idéalisme aux saints noms d’Hegel et de Marx. Les problèmes les plus divers de la planète, de la récolte du blé à la libération du sexe, trouveraient une solution immédiate dès que nous aurions pu imposer partout un réajustement de caractère volcanique dans la géologie sociale. Personne ne consentait à prévoir ensuite des sédimentations, parce que c’était sur ce revers que comptaient l’Église et la Bourgeoisie.

D’excitation en excitation, et convaincus que tout le mal résidait dans la domination bourgeoise, ou dans la plus-value, ou dans le mensonge vital, la majorité d’entre nous se posait assez peu de questions doctrinales. Pour moi, je dois confesser que le matérialisme historique ne m’a jamais paru tout à fait probant. Cette indiscipline causait bien du souci au groupe, car les autres ne pou­vaient supporter l’expression d’un tel agnosticisme révo­lutionnaire, et trois ou quatre visages burinés de catéchèse se tournaient vers moi. Alors sortait le Manifeste, la société sans classes, et tout le restant.

Mais peu m’importait le matérialisme historique ; ce que je voulais, c’était la tête des bourgeois. Sur ce point, il y avait aussitôt unanimité. Et nous restions ainsi jus­qu’aux petites heures du matin à cogner sur Judas absent ; avec quelques anecdotes inédites pour reprendre sa respi­ration.

Pour moi-même et l’ami Fred, quand les marxistes étaient retenus ailleurs, le problème prenait un caractère plus psychologique qu’économique. Il existait une bonne entente entre nous ; et, plutôt que cette division de la société en classes, qui nous paraissait trop simple et bien ingénue, nous pratiquions la séparation des hommes par le méridien du mensonge. Fred voulait sauver le monde du mensonge, quitte à s’y montrer lui-même implacable et cruel. Il voulait entrer dans les églises et traverser la nef en relevant les fidèles un par un, pour que tous recon­quissent enfin la gloire de la verticalité compromise par les génuflexions.

Il nous manquait, cependant, une technique révolu­tionnaire. Comment soulever l’enthousiasme des multi­tudes en leur lisant un poème de Nietzsche ? En ce sens, les autres avaient raison : il était plus facile de triompher par le biais du prolétariat, que par la grande sincérité qui se propose d’établir son nid au milieu des étoiles. On commencerait donc avec Marx, après quoi il faudrait avi­ser. Concession au brin de machiavélisme nécessaire pour le salut de la grande race caucasienne et de l’Homme de demain.

Notre meilleure satisfaction consistait à imaginer, par le menu et en couleurs, cette époque radieuse où nous pourrions enfin sortir au grand soleil pour marquer d’un signe le visage des bourgeois.

J’avais déjà mis au point le procédé d’identification des réprouvés, qui faisait appel comme en chimie à cer­tains réactifs. Le principal serait l’enfant. J’irais sur les chemins du monde en tenant par la main un petit enfant blond comme cet homme qui découvre les sources armé d’un bâton. Où il y aurait attroupement, je pousserais l’enfant pour lui faire traverser le groupe, et où se tiendrait le bourgeois tremblant, un abondant précipité de mensonge vital s’épancherait sur le sol. Cette propriété offrait à mes yeux la force d’une définition : le bourgeois est l’animal humain qui, devant l’enfant, sécrète nécessairement le mensonge.

Quand un bourgeois vient de naître, le mensonge, com­me une nourrice invisible, rôde parmi les dentelles et les rubans du berceau. L’enfant ne peut pas encore profiter des conseils édifiants de la famille, il n’est même pas en mesure de s’exprimer par signes. Son seul point vulnérable, c’est la bouche : on va donc lui mettre dans la bouche une petite sucette bien sirupeuse à méditer…

Le groupe d’amis se réunissait parfois dans ma mai­son, celle-là même où j’habite encore aujourd’hui ; et comme l’amitié croissait, selon les lois spéciales de cet épiphénomène, il n’était pas rare que ce fût pour dîner. Nous observions alors une trêve dans notre « solarisme » révolutionnaire, parce qu’il était difficile de maintenir cette attitude devant un bon couvert et une maîtresse de maison s’excusant de présenter un pudding qui s’était effondré dans le moule. Nous en restions tout gauches ma plus grande crainte, on le comprend, était que les amis perçussent trop bien le bourgeoisisme de mon intérieur. Ces soirs-là, je n’embrassais pas mon enfant, et quand ma femme se retirait à l’étage, elle emportait pour tout adieu le salut des camarades soviétiques. Un jour, pour ces motifs, et aussi devant l’héroïsme de nos conversations, ma femme déclara tout de go que mes amis et moi, nous étions franchement ridicules.

Le malaise grandissait encore quand, mère ou sœur, un autre membre de la famille survenait. Nous étouffions ; nos ailes de condors s’atrophiaient dans l’oisiveté ; et com­me en fin de compte nous étions fils de bonne famille, il fallait bien se résigner à revenir aux petits riens de la conversation bourgeoise.

Mais vers onze heures, quand la famille était partie, alors oui, nous nous retrouvions entre nous pour de bon ; et nous prenions la nuit à bras-le-corps à titre de re­vanche, célébrant dans la fumée des cigarettes la vigile tumultueuse de ce noël qu’on promettait au monde. Ja­mais, de toute ma vie, je ne fus à la fois si sublime et si sot.

Combien de fois déjà j’ai repensé à vous, mes bons compagnons de nuits blanches ! Nous nous aimions bien malgré tout. Aujourd’hui, vous êtes loin, semés aux quatre vents, certains de vous en exil pour avoir passé de la conversation assise et sans danger à des actes aussi pé­rilleux qu’irréfléchis. Oui, bons compagnons, ma femme avait raison : nous étions ridicules.

Elle devait d’ailleurs me répéter cela un peu plus tard, dans un langage particulièrement clair et convain­cant.

*

Ces nuits-là, quand mes amis partaient, je fermais rituellement les portes de la maison. Je m’assurais de tous les verrous, vidais les cendriers débordants et vérifiais le bec de gaz, tandis que s’apaisait dans ma mémoire l’écho de nos affrontements… A propos du bec de gaz, je dois dire que ma femme cultivait la phobie du feu. Depuis les pre­miers temps de notre mariage, tous les soirs, il fallait qu’elle renifle une vague odeur de brûlé ; et moi, avec la sollicitude du fiancé, je me mettais aussitôt en demeure de passer l’inspection. Ensuite, pendant la crise d’accli­matation, je refusai de chercher, décrétant sèchement qu’elle souffrait de phobie. Plus tard vinrent les sarcas­mes du mari, du spécialiste, et quand elle me parlait d’une odeur de brûlé, j’ajoutais avoir remarqué en effet une lueur sinistre en passant du côté de la cuisine.

Mais à l’époque dont je parle, j’inspectais à nouveau les brûleurs, sondais tous les recoins de la maison, et c’était sans aucun déplaisir. Quinze années de mariage donnent un sens aux gestes les plus inutiles, qui se font choses de notre vie, choses qui unissent, parce que l’amour a enfanté.

Lorsque je fermais la maison, au-dessus, à l’étage, ma femme et les enfants dormaient. Ma maison en ce temps-là, beaucoup plus qu’aujourd’hui, avait vraiment deux étages. En bas, le matérialisme historique ou la grande race blan­che ; en haut, couchée depuis dix heures, la femme qui avait passé le jour à discuter ses prix au boucher, coudre, repriser, veiller à la toilette des enfants et prendre soin de mon dîner. J’avais deux maisons. Il est des individus qui concrétisent cela sous des murs différents et sans communication. Moi non. J’avais deux maisons en une ; et deux vies ; et deux langages : Pour conquérir l’ordre et l’unité du monde, je commençais ainsi, avec deux maisons, deux vies, et deux langages.

L’escalier servait de poste-frontière. Ayant tout bien fermé, je montais à l’étage. Alors, pour ne pas réveiller femme et enfants, et surtout pour ne pas entendre quelque réflexion infailliblement raisonnable, je m’arrêtais au seuil du nid conjugal, et là dans le couloir, appuyé sur le mur, je délaçais avec précaution mes souliers, puis entrais comme un voleur sur la pointe des pieds.

Et le jour suivant, l’histoire recommençait. Nous re­lancions, le manifeste à la main, la vocifération dialec­tique. La solidité du groupe s’augmentait insensiblement des vertus de l’affection, de l’honneur, de la parole donnée, mais nous pensions, nous, que c’était la fermeté de la doctrine qui nous soudait le mieux. Insensiblement, nous nous apprêtions à commettre des imprudences décisives, des gestes sans retour ; ne serait-ce que parce que les agents actifs de la révolution rôdaient déjà à notre porte pour cueillir comme il se doit le fruit de nos enthousias­mes. Nos propos sortaient donc du terrain de la divagation et dévalaient la pente des conséquences pratiques. Quel­ques jours de plus et je m’inscrivais, avec ou sans maté­rialisme historique, mais par la force irrésistible du grou­pe, dans une cellule du Parti Communiste.

Or, c’est à ce moment-là que ma femme est morte.

*

Elle est morte jeune. Il lui a fallu deux mois pour mourir. Et j’ai passé ce temps courbé sur mon cas parti­culier. Quelqu’un m’avait dit que cette toxémie profonde, avec les progrès de la médecine, comptait seulement un et demi pour cent de conclusions fatales.

J’ai passé deux mois presque sans dormir à cause de cet un et demi pour cent, lui donnant à boire et à manger comme aux petits enfants, veillant aux moindres détails, exultant un jour pour une petite amélioration, et accablé le lendemain parce que le pouls montait… Une fois, j’aperçus le médecin qui laissait tomber le stéthoscope sur le lit et restait là, pensif, à regarder par la fenêtre. Quand je m’approchai, il remar­qua :

– Joli flamboyant !

J’ai regardé à mon tour ; c’était chez le voisin d’en face. L’arbre était vraiment beau. Sur une branche du som­met nichait un passereau. Je me suis souvenu de mon abécédaire, qui à la seconde ou troisième page disait ainsi :

O viûvo viu a ave, « le veuf a vu l’oiseau ». Et je restai quelque temps à ruminer bêtement ce phénomène linguis­tique par lequel je risquais moi-même de devenir un veuf. Le vocable m’apparut aussi singulier que déplaisant. Notre médecin alors me fit comprendre, en termes charitables, que mon cas particulier entrait tout doucement dans la famille des un et demi pour cent ; et posant la main sur mon épaule, simplement, sans cérémonie, il m’a parlé de Dieu.

Elle a vécu encore une vingtaine de jours. Un soir je suis descendu au jardin pour m’asseoir sur le banc, abruti. J’ai regardé le soleil qui se couchait derrière la maison du colonel. Le soleil s’en allait. Le soleil était un million et quatre cent mille fois plus grand que la Terre ; la Terre, avec ses quintillons de tonnes, n’était que grain de poussière perdu dans une énorme galaxie… Ma tête sortait du calcul astronomique pour revenir à la malade condamnée. C’était un cas particulier, un infime cas parti­culier perdu dans l’univers et dans le temps…

J’ai pensé au matérialisme historique, et senti tout d’un coup la chaleur de la honte me monter au visage. Je regardai autour de moi, dans la crainte que quelqu’un aurait lu ma pensée. Et vraiment je vibrais tout entier, comme aujourd’hui encore quand je m’en souviens, sous l’emprise d’un grand élan de honte.

On pourra me citer bien des choses plus graves, des actions plus sérieuses, et de pires conséquences, rien n’est aussi persistant que le souvenir d’une gaffe [2]. Tout cela, les discussions, les systèmes, avait été la gaffe de ma vie. Je savais bien, assis là sur mon banc, que je retournerais ensuite à mon travail et à la vie de chaque jour ; que je souffrirais moins à mesure que le temps passerait ; que je recommencerais à bricoler mes appareils et interroger mon galvanomètre. Mais d’une chose encore j’étais tout aussi certain : le matérialisme historique et la grande race blanche n’au­raient pour moi plus jamais aucun sens. L’unité de ma maison se rétablissait ainsi au plus haut prix, et le premier étage emportait le morceau. Je regardai en haut, vers les fenêtres du premier étage, et aussitôt le soleil, avec tous ses millions de fois…, avec tout son luxe d’électrons et de photons, me parut bien petit, il me parut ridicule, devant la vue de cette persienne qui restait fermée.

Le prêtre est venu. Ce franciscain qui tant de fois nous avait rendu visite au sujet de l’orgue. L’orgue se trouvait en bas, dans la pièce d’entrée ; et voici qu’à cause de ses fils, de ses oscillateurs, de chacune de ces pièces dont j’avais fait la théorie pendant des années, le père francis­cain était en haut, à l’étage, qui sortait des pans de son habit un petit morceau de pain. – C’est ainsi que le Corps de Dieu devait entrer pour la première fois sous mon toit, et que j’ai assisté, loué soit Notre Seigneur, au miracle d’une bonne mort. Parce qu’elle a ri en son dernier jour ! [3] 

Gustave Corção.

(Traduit du portugais par Hugues Kéraly

 




[1] – O viúvo viu a ave : refrain bien connu autrefois des écoliers de langue portugaise, parce qu’il figurait dans tous les manuels pour apprendre à lire et prononcer la consonne « v ».

[2] – En français dans le texte de Gustave Corçâo.

[3] – Por que ela riu no seu ùltimo dia : allusion à un verset du livre de la Sagesse.

Cliquez ici pour Retourner