par Gustave Corçâo
LE PREMIER MINISTRE Winston Churchill,
qui mena si magnifiquement la seconde guerre mondiale contre le pacte
germano-soviétique, reste aussi célèbre pour son éloquence. Certaines de ses
formules, inoubliables, ont davantage pesé sur les événements que plusieurs divisions
blindées. L’une de celles-ci me revient maintenant en mémoire par une série
d’associations : « Même le plus
sage et le plus avisé des hommes ne sait pas ce qui arrivera dans un an, ni ce
qu’il faudrait faire pour s’y préparer ; mais au plus simple d’entre nous,
il est donné de savoir ce qu’il doit faire aujourd’hui. »
Churchill parlait pour un monde brutalement simplifié par les perversités du monstre nazi-communiste, et par l’obligation de résister sur mer, dans les airs, et plus encore sur le sol anglais si durement dévasté. Il parlait aux Londoniens, et aux héros de la R.A.F., qui vivaient alors un « aujourd’hui » d’une très rare violence.
Aux époques plus tranquilles qu’une convention
désigne sous le nom de paix, la routine du quotidien émousse les consciences et
entraîne bien souvent l’esprit à inverser la sage réflexion du ministre
anglais : beaucoup de gens paraissent savoir ce qu’ils devront faire
l’année prochaine, les meilleurs savent même ce que devraient faire les
Vietnamiens, mais ils ignorent en général comment occuper l’heure présente, où
porter leurs pas, et davantage encore, ils ignorent ce qu’ils doivent faire de
leurs propres âmes et des dons qu’elles ont mission de faire fructifier. Voilà
pourquoi nous restons suffoqués d’admiration et d’émotion devant la nouvelle
sidérante de cet homme qui sut ce qu’il devait faire quand, au jardin zoologique
de Brasilia, il vit un petit enfant tomber dans la fosse des ariranhas.
Le sergent Silvio Hollenbach, 33 ans, se promenait paisiblement en compagnie de sa femme et de ses enfants, il respirait tranquillement, de ses poumons d’homme bien développé, peut-être songeait-il vaguement à ce qu’il ferait de retour à la maison, – quand il aperçut soudain l’enfant qui tombait dans la fosse mortelle. Alors, loin des motivations préalables de l’état de guerre, sans bombardiers au-dessus de sa tête, sans discours du chef, sans même la moindre poussée, et dans un brusque élan qui écarta de lui son épouse, le sergent Silvio sut instantanément ce qu’il devait faire ; non pour s’acquitter de quelque loi votée par une majorité au Sénat ou à la Chambre des députés, ni même pour obéir à quelque règlement du code militaire, mais par la force d’une loi naturelle, non écrite, quoique inscrite dans le cœur des hommes, et dérivée d’une autre loi plus haute.
Et le sergent Silvio sut qu’il devait se jeter lui-même dans la fosse pour sauver l’enfant. Il fit tout ce qu’il fallait faire en effet pour sauver cette jeune vie, sans prêter autant d’attention à la sienne propre : les féroces insectes le mordirent en quatre cents points du corps. Conduit à l’hôpital, dans des douleurs indescriptibles, il devait succomber deux jours plus tard.
Cet exemple isolé, ce fulgurant exemple d’un humble et merveilleux héroïsme suffit à nous ouvrir d’immenses perspectives, sur d’immenses espérances humaines : il existe encore – Dieu soit loué ! – des âmes perméables au sentiment de la loi éternelle qui, sous la dictée des lois naturelles non écrites, mais inscrites par Dieu dans nos cours, sont capables de tels héroïsmes ; il existe encore – et combien par eux qui existeront ? – des hommes non envenimés par ces idéologies qui cherchent à faire de nous des robots, non insensibilisés par cette vague de médiocrité qui veut éteindre dans le monde toutes les marques de la sainteté, et tous les reliefs de l’héroïsme.
Demandons à Dieu toutes ses grâces, pour la famille du sergent Silvio. Et supplions-le que nos forces armées brésiliennes, inspirées par un si bel exemple, sachent toujours quel devoir le pays attend d’elles, comme elles le surent si bien au mois de mars 1964. Espérons surtout que nos gouvernants ne suivront pas aujourd’hui le détestable exemple des dirigeants de langue anglaise lors de la seconde guerre mondiale, qui ne surent pas poursuivre dans la voie de l’élémentaire devoir auquel les obligeaient tant de sacrifices.
Le jour où le fou qui commandait l’Allemagne s’est retourné contre son complice, pour pénétrer triomphalement dans les plaines mal défendues de l’U.R.S.S., il était donné à toute personne douée de bon sens de comprendre que les dirigeants de langue anglaise devaient laisser les deux ennemis s’entredévorer, et que ce déplacement des forces nazies sur le front oriental allait nécessairement faciliter le jour J sur le front occidental.
Et le jour où les trois « grands » se réunirent à Yalta, il était donné au plus simple des hommes (non contaminé par la bêtise de l’époque) de comprendre que les dirigeants de langue anglaise trahissaient alors la loi naturelle et la loi éternelle ; et de prévoir que le monde verrait triompher partout en quelques années l’impérialisme communiste, cauchemar présent de tous les hommes de bien – et idéal historique de tous les pédants auxquels le désastre des gouvernements communistes dans le monde entier n’apprendra jamais rien, parce qu’ils restent sourds aux leçons de la loi naturelle.
Pourquoi les dirigeants de langue anglaise se
trompèrent-ils si grossièrement Il y a ici plusieurs raisons accessoires, et
une raison principale qui fut dite à l’époque avec limpidité par Hilaire
Belloc, le génial compagnon de Chesterton, adversaire irréductible de la
Révolution française, fidèle admirateur de Charles Maurras et lecteur assidu
de l’Action française.
Quand tous ses compatriotes, déboussolés par le discours des chefs et les vents de l’histoire, déclaraient lutter « pour la démocratie », Belloc protestait : « – Non, non ! nous luttons pour la Civilisation. Nous dirions aujourd’hui : « pour la loi naturelle », pour les droits de Dieu et pour les véritables droits naturels que l’Église et la pensée catholique ont toujours défendus, et toujours distingués des droits anti-naturels de la revendication anarchiste et « démocratique ». Le libéralisme maçonnique et anarchiste sans le savoir [1] des dirigeants anglais fut comme le philtre qui les enchanta, le vin herbé [2] qui les conduisit, dans la meilleure des hypothèses, à capituler devant l’ennemi.
Je dis « dans la meilleure des hypothèses », sachant que des opinions plus pessimistes et plus sévères vont jusqu’à soutenir que c’était bien l’intention de ces dirigeants de trahir les devoirs envers Dieu, en même temps que les intérêts supérieurs de l’humanité.
Cette page de l’histoire, pour nous autres Brésiliens, revêt hélas aujourd’hui un brûlant intérêt, une palpitante actualité. Au nom du même contre-sens historique, et sous la pression du même idéal à l’envers, ne voyons-nous pas les hiérarchies de l’Église post-conciliaire, en parallèle avec l’Ordre des avocats et autres entités, faire pression sur nos dirigeants dans le but d’obtenir d’eux un Yalta brésilien, au terme duquel le Brésil lui-même sera moins brésilien, et les forces armées moins conscientes de leurs devoirs envers le pays.
Quant à moi, me rappelant ce que disait Churchill, je ne crois pas me tromper en pensant que mon devoir d’aujourd’hui est d’écrire cet article comme je le fais, indépendamment de ce qui pourra survenir dans un, deux ou dix ans.
(traduit du portugais par Hugues Kéraly)