LES VERTUS MILITAIRES

par Gustave Corçâo

L’EXPRESSION « vertus militaires » est de Charles Péguy que le monde entier par une équi­voque monumentale a pris pour un socialiste et qui en donna le démenti de mourir héroïquement pour sa Patrie.

Je reprends cette expression à cause du Chili et parce que le monde moderne a un besoin urgent de cet antibiotique.

La semaine dernière j’assistais à la messe célébrée par le cardinal Eugenio Salès dans l’église Sainte-Croix des Militaires dont la confrérie fêtait son 350e anniver­saire. C’était Dom Antonio de Almeida Moraès, arche­vêque de Niteroï, qui donnait l’homélie. Après avoir évoqué l’anniversaire de la confrérie il mit en relief le rôle de premier plan qui, dans l’Évangile, revient à un soldat romain…Tout le monde connaît l’épisode (Mat. VIII, Luc VII) où un centurion s’approche de Jésus pour lui demander la guérison de son serviteur paralysé. Comme Jésus promettait d’y aller, le centu­rion répondit : « Seigneur, je ne suis pas digne que vous entriez dans ma maison. Mais dites seulement une parole et mon serviteur sera guéri. Parce que je suis moi-même un subordonné ; et j’ai des inférieurs sous mes ordres ; quand je dis à celui-ci « va », il va ; quand je dis à celui-là « viens », il vient ; à cet autre « Fais ceci » il le fait ! » A ces mots, Jésus fut dans l’admiration et dit : « En vérité, je vous le dis, je n’ai jamais rencontré en Israël quelqu’un qui parle avec une si grande foi. »

Remarquons avant tout ces simples paroles : « Jésus fut dans l’admiration. » Dans l’éloge qui fait suite on aperçoit quelque chose qui paraîtra surprenant à beau­coup de modernes : le personnage qui a reçu le plus bel éloge de la part de Jésus ce fut un militaire romain, c’est-à-dire un militaire de la puissante armée étrangère qui occupait la Palestine. Encore faut-il ajouter que la profession de foi du centurion sera intégrée à la Sainte Liturgie et redite à toutes les messes du monde jusqu’à la fin des siècles. Qui aura jamais mérité si grand honneur ?

Pour bien mettre en lumière la complaisance avec laquelle Dieu regarde les soldats qui incarnent dans leur profession la sainte vertu d’obéissance, Dom An­tonio rappelle encore un autre témoignage rendu par un soldat romain.

Nous sommes au moment où culmine l’œuvre de Jésus ; mais pour le monde, au contraire, il va consommer son échec : « C’était la sixième heure et les ténèbres couvrirent toute la terre jusqu’à la neuvième heure. Le soleil s’obscurcit, le voile du Temple se dé­chira par le milieu et Jésus s’exclama : « Père, je remets mon esprit entre vos mains », et disant cela il mourut (Luc XXIII 44). »

Or à cet instant où, peut-être, quelqu’un des disci­ples doutait de la victoire du Christ, à cet instant qui invitait au découragement et à l’idée d’un échec total, s’éleva la voix d’un soldat romain qui glorifia Dieu en s’écriant : « Vraiment cet homme était le Fils de Dieu. » « Ses amis et les femmes qui l’avaient suivi depuis la Galilée se tenaient à distance et contemplaient tout cela. »

Imaginons la scène : au centre de l’obscurité, la Croix entre les croix du bon et du mauvais larron ; au loin, les femmes fidèles, près de la Croix, Notre Dame, et de l’autre côté, les yeux tournés vers le ciel, le centu­rion.

Voici cet homme chargé par Dieu de nous repré­senter à l’aide de son témoignage et de nous encoura­ger lorsque, au milieu de la vie, il nous semble que le soleil s’est obscurci, que le voile du Temple s’est déchiré et que, perdus dans l’obscurité, nous sommes les plus malheureux des hommes. Alors à ce moment, vient à notre secours le saint soldat inconnu qui a cru préci­sément dans l’obscurité de la foi.

On connaît l’histoire de la conversion de Charles de Foucauld, on sait l’influence instrumentale « régénéra­trice » des vertus militaires dans son sauvetage et dans sa sanctification. Jacques Maritain, dans une de ses plus belles pages, a raconté la conversion de Psichari, le neveu de Renan. Lui aussi, égaré dans les ténèbres du monde, comme Charles de Foucauld, comprit par une grâce fulgurante de Dieu, qu’il devait se laisser « cadrer » dans une maison d’obéissance où le centu­rion dit : « va ! » et le soldat va ; où il dit « viens ! » et le soldat vient ! La tête rasée, au milieu des tâches du « service », dans l’exercice de l’obéissance, Ernest Psichari comprit qu’il sauvait la foi déposée en lui par la grâce du baptême.

Récemment, dans un magazine français on voyait sur la couverture trois jeunes gens taillés en chevaliers des croisades. Un des jeunes gens, interrogé par le magazine, répondait : « Je suis entré à Saint-Cyr pour obéir, pour servir, pour donner mon sang et ma vie à la Patrie. »

On comprend ainsi l’horreur, la haine que le tor­rent révolutionnaire, ennemi des hommes et de Dieu, nourrit à l’égard du soldat. On comprend dès lors l’acharnement avec lequel on cherche à détruire et à démoraliser les vertus militaires. On comprend égale­ment qu’au milieu de cette heure de ténèbres où nous vivons, on ne sauvera la civilisation, la grandeur et la décence de la vie humaine que si se multiplie le nom­bre de jeunes capables de rendre témoignage à la vérité comme le centurion devant la Croix.

Nous avons besoin de jeunes gens qui militent sous la règle monastique et sous l’étendard des vertus mili­taires. C’est pourquoi j’ai senti mon cœur bondir d’une joie nouvelle quand j’ai reçu les nouvelles du Chili, quand j’ai entendu ce sermon dans l’église Sainte-Croix des Militaires et quand j’ai vu le sourire des trois jeunes gens de Saint-Cyr.


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